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ALLOCUTION PRONONCEE
PAR
MONSIEUR FRANÇOIS MITTERRAND
PRESIDENT DE LA REPUBLIQUE
LORS DE L'INSTALLATION DE
L'ACADEMIE UNIVERSELLE DES CULTURES
AU MUSEE DU LOUVRE
Paris, vendredi
29 janvier 1993
Mesdames,
Mesdemoiselles et Messieurs,
C'est donc au cœur du
Louvre, parmi certaines des œuvres les plus hautes que l'esprit
ait opposé depuis 4000 ans au temps et à la mort, dans ce
musée, inventé par les hommes de la Révolution française,
installé dans le Palais des Rois pour offrir aux citoyens
de France et du monde les grands témoignages des civilisations,
c'est donc ici que se dérouleront les travaux de l'Académie
des Cultures.
Je vous remercie d'y
prendre part.
Vous marquez ainsi votre
volonté de mettre les moyens de l'intelligence et de l'imagination
au service d'une éthique fondée sur la rencontre des cultures
et j'espère que cette rencontre contribuera à leur mutuel
enrichissement, c'est-à-dire à la reconnaissance de l'autre.
Cette volonté est d'autant
plus nécessaire qu'on voit les espoirs nés de la dislocation
des empires totalitaires en Europe se charger d'anxiété devant
la montée de l'intolérance, des haines, des peurs, des nationalismes
dévoyés. Et je vous interroge : les cultures offrent-elles
aux hommes et aux sociétés d'aujourd'hui des repères pour
le temps présent et pour les temps à venir ?
Les savants, les artistes sont-ils en mesure d'exercer pleinement
le rôle que leur impose l'état du monde à l'orée du XXIème
siècle ?
Ou bien existe-t-il
une responsabilité culturelle comme il existe une responsabilité
morale et civique ? Au sein d'une société dont les devoirs
à l'égard de la culture dont elle hérite sont évidents, les
créateurs ont-ils une responsabilité singulière ?
Dans les pays de tradition
démocratique, l'époque est révolue où les pouvoirs religieux
ou politiques censuraient les créateurs et prétendaient dicter
leur choix.
Les sciences ont pris
leur essor en s'affranchissant des tutelles qu'ont exercé
les dogmes.
Les arts ont conquis
leur autonomie contre l'âpre résistance des ordres établis.
On peut discuter à l'infini
sur le point de savoir si chercheurs et créateurs ont à répondre
- et devant quel juge ? - de l'utilité sociale de leur tâche.
La responsabilité première
du savant c'est de traquer les secrets de la matière sans
idée préconçue de ce que seront les applications éventuelles
de ses découvertes. La responsabilité première de l'artiste
c'est de suivre jusqu'au bout l'intuition qu'il l'a mu et
d'obéir à sa propre exigence intérieure. Et cependant, je
crois que la culture ne peut se développer pour elle-même,
isolée dans le seul univers des formes.
Face aux progrès de
l'individualisme de masse que redoutait déjà Tocqueville,
face à la montée des fanatismes, au repli sur les satisfactions
matérielles, la culture aide à cerner quelques problèmes,
ceux que nous pensons être les vrais, et peut offrir des réponses
ou des esquisses de réponse à la solitude des hommes et à
leurs désarrois.
Nous n'avons pas l'illusion
de croire que la culture met fin à la douleur humaine. Peut-être
aide-t-elle à l'apaiser. Mais nous croyons qu'elle cimente
les solidarités et qu'elle invente par là l'histoire, l'histoire
de demain.
En quelques générations
nous avons vécu des changements qui atteignent ce qu'il y
a de plus intime dans le cœur de tout être. Particulièrement
en Occident, les croyances collectives se sont érodées, renvoyant
les individus à eux-mêmes comme si c'était à chacun désormais
de trouver un sens à sa vie, privé du secours des grands systèmes
de symboles qui servaient autrefois de référence commune.
Et c'est là précisément
qu'apparaît la responsabilité des créateurs qui ont à dresser
les phares dont parlait Baudelaire afin de jalonner la marche
du temps. Ce sont eux qui tracent les chemins par où retrouver
les quelques valeurs permanentes qui autrement se perdraient
dans l'effervescence des images et des mots, eux qui ordonnent
le chaos des expériences.
Pensons à l'exclamation
de Rimbaud : "moi qui me suis dit mage ou ange, dispensé de
toute morale, je suis rendu au sol avec un devoir à chercher
et la réalité rugueuse à étreindre".
Qu'on m'entende bien,
la culture n'a pas à s'inféoder aux combats politiques selon
l'idée de l'engagement qui prévalut au milieu de ce siècle.
Nous n'avons pas à vous demander des comptes mais conseil,
ce beau mot qui suggère la délibération, la pensée partagée,
un autre nom de la culture.
Dans le bouleversement
des grands équilibres économiques, démographiques, idéologiques
comme c'est le cas aujourd'hui, je suis convaincu que les
périls auxquels se trouvent confrontées nos sociétés ont une
dimension culturelle plus profonde que jamais.
Considérons, par exemple,
l'idée de Nation que l'étymologie relie à la naissance et
qui comme tout être vivant se transforme. Ne doit-elle pas
être pensée à nouveau pour tenir compte de réalités comme
les mouvements migratoires, les ruptures politiques ou la
précarité des frontières ? A quelles conditions la rencontre
sur un même sol de cultures différentes sera-t-elle source
d'enrichissement et non d'affaissement, de paix et non de
conflits ? Lorsque qu'au lieu de se métisser, c'est-à-dire
de s'imbriquer en s'ajoutant l'une l'autre, les cultures se
combattent, leur affrontement s'achève le plus souvent par
leur commune défaite. Alors c'est le vide, c'est la fuite
vers des réconforts factices, ceux de la démagogie, les exaltations
de la haine, c'est le triomphe de la tribu sur la nation.
Quel pays peut dire aujourd'hui qu'il en sera préservé ?
N'est-il pas frappant
qu'au moment où les pays d'Europe de l'Ouest mettent l'accent
sur leur communauté, la recomposition territoriale à l'Est
réveille les critères archaïques de l'appartenance ethnique
ou religieuse ?
Nous apercevons là,
deux mouvements qui vont en sens contraire. Que deviendra
la Nation ? Eclatée ou absorbée ? Elargie ou rétrécie ? Ira
t-on vers l'unité des continents ou vers leur dispersion ?
On assistera sans doute aux deux phénomènes à la fois. La
recherche s'appliquera donc à la synthèse possible entre des
besoins qui aujourd'hui s'opposent et qui pourtant sont conciliables
dans une vision audacieuse de l'Histoire où les grands ensembles,
où les identités multiples et particulières sauront s'harmoniser.
Autre question : notre
esprit dépend de plus en plus de la puissance des réseaux
capables de produire, de transmettre et d'interpréter l'information
en tous points du globe.
Les symboles collectifs
ne sont plus l'expression d'une culture, domaine où se réalisent
les valeurs suprêmes, mais le produit d'une industrie. Au
lieu d'affermir notre conscience, la pauvreté des représentations
offertes vide les faits de leur sens. L'intelligence des causes
s'affaiblit, l'émotion se dévoye. Or le réel refuse de se
laisser réduire aussi bien "aux grandes machines ontologiques"
comme le disait Bataille, qu'aux "instantanés" de nos écrans
cathodiques ou nous voyons l'image et l'expérience s'éloigner
l'une de l'autre. Requalifier les mots et les images est un
devoir des créateurs. Notre conscience et notre mémoire ne
sont-elles pas façonnées par des œuvres qui ont accompagné
l'Histoire en accroissant ses dimensions ? Je songe, en disant
cela, à Goya ou à Picasso face aux résistances espagnoles
à Voltaire, à Hugo, à Zola pour penser aux Français, à tant
de grands écrivains d'Amérique ou d'Afrique dressés contre
l'injustice et l'asservissement de leurs peuples.
L'artiste n'est pas
seulement un constructeur de formes, il est aussi un témoin.
Il se demande si la loi du marché doit régner sans partage
sur l'art et la pensée, si la loi du succès médiatique autorise
à pervertir la morale ou la philosophie. Comment concilier
la liberté d'entreprendre et la liberté de créer ; l'efficacité
économique et le pluralisme des idées, des œuvres et des publics
? Et quel rôle, dans cette difficile conjugaison, doivent
jouer les Etats ?
La responsabilité culturelle
appelle un examen sans complaisance de ces questions.
Il n'est pas jusqu'à
la tragédie du chômage, à son cortège d'exclusion, qui ne
revêtent une signification culturelle par delà la dure réalité
économique et sociale.
Celles et ceux qui sont touchés jusque dans leur identité
et leur dignité sont les victimes d'une mutation des sociétés
développées qui modifie la place et les valeurs attachées
ou travail. Le nouveau partage de l'activité sociale, à peine
ébauché mais sans lequel aucune réponse à terme n'est possible,
suppose, outre un ajustement de l'économie, une évolution
des esprits.
Et puis, il y a la justice.
Dans la plupart de nos pays, la loi pénale, pénétrée des principes
de la déclaration des Droits de l'Homme, proclame la présomption
d'innocence. Nos lois imposent le secret de l'instruction,
l'indépendance des tribunaux. Notre morale affirme le droit
de chacun au respect de son honneur et de sa vie privée.
Je vous le demande, qu'en est-il en vérité ? Nourrie par les
médias et par les sondages, l'opinion publique exige et tranche.
Le désir de châtiment l'emporte sur l'esprit d'équité. Alors
n'est-il pas temps de réhabiliter dans nos cultures, l'idée
d'éducation civique, cette noble passion qui habitait l'école
républicaine, aujourd'hui négligée ? Respecter l'autre, c'est
d'abord respecter le droit ; combattre l'inégalité, c'est
d'abord se reconnaître dans les lois, ces lois qui depuis
les Grecs sont l'expression de la souveraineté des citoyens.
Et bien d'autres sujets,
tout aussi graves pourraient requérir votre attention :
- Celui des rapports du Nord et du Sud ; n'est-ce pas dans
l'insuffisante prise en compte des spécificités et des richesses
culturelles que résident bien des échecs de l'aide au développement
?
- Celui des villes ; ne sont-elles pas la forme la plus achevée
et la plus complexe des cultures et n'est-ce pas dans notre
incapacité à les penser comme telles qu'il faut chercher la
source de désordres et de laideurs, celles de nos cités d'aujourd'hui
?
- Celui de l'inégalité des femmes et des hommes sur tous les
continents ; cette inégalité ne révèle-t-elle pas la défaillance
de nos cultures à vaincre les oppressions primordiales ?
- Celui de la drogue ; que répond la culture au mal-être des
jeunes, à leur soif inaltérée d'espoir et de projets ? Ne
les laisse t-elle pas démunis au seuil de leur destin ?
Toutes ces questions
ont en commun de déplacer la limite entre les sphères publique
et privée. Car elles nous atteignent dans une part essentielle
de ce que nous sommes, je veux dire dans l'identité culturelle
de chacun. N'est-ce pas au nom de l'identité culturelle que
tentent de se justifier les pires nationalismes, N'est-ce
pas l'identité culturelle que le racisme et la xénophobie
opposent aux difficultés de l'intégration ? N'est-ce pas l'identité
culturelle que proclame l'intégrisme religieux ? Rien n'est
plus contraire à la recherche véritable d'une identité que
ces réflexes identitaires qui sont des réflexes de repli.
Et rien n'est plus opposé à la découverte et à la construction
de soi que le rejet de l'autre. Car au delà des menaces que
je viens d'évoquer, c'est bien cette question de l'autre qui
est obstinément posée.
Alors toujours des questions
! Par quel moyen apaiser la peur, par nature irrationnelle,
que suscite l'autre ? Par quels moyens prévenir la rumeur
qui calomnie l'inconnu ? Par quel moyen convaincre ceux qui
diabolisent l'étranger sans les diaboliser eux-mêmes ? L'intolérance,
on le sait, est fille de l'ignorance. C'est donc par les armes
de l'esprit et du savoir qu'il faut lutter.
Le désir d'universel
des philosophes de la Grèce antique, des artistes de la Renaissance,
des penseurs des Révolutions modernes à partir de la Révolution
française, ces inspirations essentiellement libérales n'étaient
pas un désir de conquête mais de libération et d'ouverture.
Votre assemblée qui
témoigne par la représentation très large et diverse des grandes
cultures du monde est, je le pense et je l'espère, en mesure
de ranimer cette tradition, d'en assurer la continuité ou
le réveil. Cette tradition la plus haute, me semble-t-il,
dans l'histoire de l'esprit.
La société n'a pas besoin
de bons sentiments. Elle a besoin de ce conseil dont j'ai
parlé, d'une délibération sereine, patiente, attentive aux
appels qui lui sont lancés. Elle a besoin de lieux de résistance,
d'une parole de sens et de lumière.
Cher Elie Wiesel, nous
attendons de cette assemblée des propositions et des actes.
Vous venez de l'annoncer : vous vous êtes fixé un plan de
travail ambitieux et concret. Vous décernerez choque année
un prix prestigieux qui consacrera la contribution d'un homme
ou d'une femme de culture aux progrès de l'éthique, Vous susciterez
des recherches sur des thèmes précis. Vous organiserez sur
ces thèmes la confrontation publique des idées et des expériences.
Vous animerez des réseaux d'échanges internationaux de savants
et d'artistes. Vous utiliserez, vous l'avez souligné, les
moyens modernes de transmission des savoirs au service de
l'esprit civique. Vous entreprendrez enfin des "travaux singuliers"
comme ce "dictionnaire des cultures".
C'est pourquoi, je me
réjouis de la naissance de votre Académie dont le nom seul
proclame qu'elle veut faire entendre la voix de toutes les
cultures, non pour les confondre mais pour qu'elles dialoguent.
Je me réjouis aussi que la France soit l'hôte de cette institution.
Paul Valéry disait, je le cite : "notre particularité, parfois
notre ridicule à nous Français est de nous sentir hommes de
l'univers, d'avoir pour spécialité - l'universel". L'accueil
d'une telle académie honore notre pays. Elle est, je le crois,
sans exemple, même si l'idée, depuis longtemps, chemine dans
les esprits des artisans de la culture les plus conscients
de leurs responsabilités.
Permettez-moi de citer
l'un d'eux. Franz WERFEL, qui conçut le projet d'une "Académie
mondiale des écrivains et des penseurs". "Existe-t-il, demandait-il,
une possibilité que l'esprit gagne en pouvoir et en autorité
au sein même des puissances et des autorités actuelles" ?
Et il concluait : "pouvoir ? tout homme raisonnable répondra
non ! Autorité ? à cette question je réponds : peut-être".
C'était en 1937. En
ce début d'année 1993 je répondrai pour ma part : "sûrement".
Cette espérance. Mesdames et Messieurs, je vous en prie, incarnez-là.
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