DISCOURS D'OUVERTURE
DE L'ACADÉMIE UNIVERSELLE DES CULTURES
29 janvier 1993
ELIE WIESEL

Monsieur le Président de la République,

Dans une lettre datée du 4 février 1992, vous m'avez fait l'honneur de me confier une mission que nombre de mes pairs ont raison de m'envier.

Cesar Pavese disait que la vraie joie est dans le commencement : cette joie, aujourd'hui, c'est à vous que nous la devons.

Vous m'avez demandé de "concevoir, organiser et diriger" une Académie composée de penseurs du monde entier dont le but serait de "lutter pour la démocratie et pour la défense des Droits de l'Homme". Vous avez exprimé l'espoir que "cette Académie ferait entendre et reconnaître les voix de la liberté".

Eh bien. Monsieur le Président de la République, cette Académie, je suis fier de pouvoir vous la présenter. Elle vous accueille aujourd'hui pour vous dire tout d'abord son immense gratitude pour la confiance que vous lui accordez, pour l'indispensable soutien du gouvernement de la République et l'aide particulière que lui apporte, sous votre haute autorité, le ministre d'Etat, ministre de la Culture et de l'Éducation Nationale, Monsieur Jack Lang, avec cette passion qui le caractérise et une sincérité qui nous touche. Cette Académie sera à l'honneur de la France dont la tradition reste marquée par la soif de valeurs culturelles.

Pourquoi cette nouvelle Académie ? Disons-le d'emblée : sa naissance est pour nous, comme elle l'est pour vous, Monsieur le Président de la République, un acte de foi en l'avenir, qu'elle tentera de féconder de son expérience et de son savoir, de ses questions et de ses ambitions. Il nous suffit d'écouter les bruits venus de terres proches ou lointaines pour mesurer les défis qu'affronte l'humanité en quête du respect de sa dignité et de sa souveraineté. Ensemble, nous demanderons comme le faisaient les prophètes en Judée : "Veilleur, où en est la nuit ? "

Vous avez exprimé le souhait, Monsieur le Président de la République, que cette Académie ait une vocation universelle et culturelle. Bien qu'elle soit encore en formation, il vous suffit de rencontrer les membres qui la composent pour constater que par leurs qualités intellectuelles aussi bien que par leurs exigences créatrices, ils l'orientent déjà vers l'humanisme éthique ou, si vous le voulez, l'éthique humaniste que vous proposiez comme cadre et but de nos travaux.

Les hommes et les femmes assis autour de cette table, venus de pays proches et lointains et appartenant à des cultures et à des disciplines variées, ne représentent qu'eux-mêmes. Leur réception à cette Académie n'a été motivée ni par la position sociale, ni par le succès professionnel, mais par le respect qu'ils commandent, chacun dans leur domaine, pour avoir aidé l'humanité à faire un pas en avant, sans tomber dans les pièges que la science et l'intelligence peuvent tendre à ceux qui ne craignent pas de faire reculer les limites de l'inconnu. Romanciers et ethnologues, philosophes et historiens, anthropologues et architectes, musiciens et artistes, poètes de l'espérance et chantres de la mémoire, ils ont en commun le désir de voir s'accomplir sur la terre déchirée et tourmentée un rêve où la quête remplace la domination, où la solidarité entre hommes et communautés désarme la séduction du fanatisme et en élimine la malédiction irréductible.

Vision utopique du destin de notre société ? Au XVIe siècle, Thomas More publia son ouvrage intitulé Utopie, ce qui en grec signifie "nulle part". Pourquoi Erasme lui dédia-t-il ensuite son Éloge de la folie ? Parce que, bien que philosophe, il aimait rêver.

Eh bien, nous aussi, nous aimons rêver. Rêver, à la suite de Teilhard de Chardin, d'un monde dont l'homme serait la clef et non une anomalie ; autrement dit, d'un monde qui se définirait non par les cauchemars qui le menacent, mais par les promesses qui l'exaltent.

Idéal impossible, irréalisable ? Nous le savons bien, Monsieur le Président de la République, l'âge de la rédemption universelle n'est pas encore à nos portes ; nous dirons même qu'il semble s'éloigner.

Nous sommes en train de vivre la dernière décennie du siècle, la dernière décennie du millénaire. Trop de secousses traversent en trop de lieux notre planète noyée dans la violence et l'angoisse. Les démons qu'on a pu croire morts à la fin de la seconde guerre mondiale se réveillent et s'agitent : racisme, xénophobie, antisémitisme, fanatismes religieux et ethnique, nationalisme, intolérance - en Irlande, une guerre quasi-médiévale, en Inde, des émeutes sanglantes, de sauvages affrontements dans l'ancienne Yougoslavie.

Le vingtième siècle, noyé de sang et de larmes, s'achève. Cela représente, pour nous, la rare opportunité de regarder vers l'avenir sans oublier le passé et ses ténèbres. Indéniablement, notre siècle laissera sa trace de sang, mais aussi d'espoir et peut-être, dans la turbulente histoire de l'humanité, son sillon de lumière. Les idéologies meurent - nous l'avons vu - mais les idées et les idéaux restent vivants.

Combinant la sagesse de l'Orient et l'impatience de l'Occident, le tempérament du chercheur et l'imagination du créateur, cette Académie se propose de privilégier les valeurs et de célébrer ceux et celles qui les approfondissent et les glorifient par le verbe ou l'image.

Entourée de jeunes chercheurs, elle tiendra rencontres et colloques et interviendra dans les débats sur les grands thèmes de cette fin de siècle. Publication de textes, attribution de bourses, initiatives collectives illustrant la diversité de nos cultures, démystification de la haine, ce fléau né des hommes que seuls les hommes peuvent freiner, sinon arrêter : tels sont les objectifs de cette Académie.

Elle s'efforcera d'explorer les phénomènes qui ont obscurci ou illuminé les horizons de notre société en mutation. Ainsi en est-il des crises de la démocratie dans les pays libérés de leurs dictateurs ; des limites du droit d'ingérence ; du droit à la différence - si nous sommes responsables les uns des autres, le sommes-nous aussi de l'Autre ? Qui est cet Autre ? Comment devient-on l'Autre ? Mais aussi du rôle et du pouvoir de l'intellectuel face au Pouvoir : les égarements, les erreurs à éviter, les leçons à partager...

La lumière est l'ombre de Dieu, disait Giordano Bruno. Mais l'homme, c'est dans l'ombre de ses semblables, ceux qui se veulent puissants ou se croient supérieurs, qu'il nous faut le chercher...

Il arrive à certains parmi nous, Monsieur le Président de la République, de céder à l'hésitation et à l'appréhension. Tant de choses restent à faire, et le temps nous manque. Et les moyens. Et même le courage. Comment faire pour rapprocher les cultures, les civilisations, les peuples qui, hier encore, ne se connaissaient pas ou ne se connaissaient que sur les champs de bataille ? Comment faire pour que les triomphes des penseurs et les découvertes des savants ne dérapent pas demain dans une chute qu'ils n'ont pas su prévoir et prévenir ?

Autour de cette table, Monsieur le Président de la République, ces hommes et ces femmes, qui influencent notre génération par leurs travaux, connaissent et reconnaissent les obstacles à la fois objectifs et humains qui s'accumulent sur notre chemin. Ces obstacles, nous ne les contournerons pas. Au contraire, nous les affronterons, dans une ambiance de respect et d'amitié. Et, avec un peu de chance, nous les démystifierons et nous les désarmerons - afin qu'en l'an 2000 les élèves d'aujourd'hui, devenus chercheurs, écrivains, metteurs en scène, soient en possession de quelques moyens pour forger un destin libéré de cauchemars.

Cette promesse, Monsieur le Président de la République, cette Académie vous la fait, car elle a confiance en sa mission : avec toute son énergie et tout son talent, elle tentera d'universaliser les aspirations culturelles dont ses membres sont les porteurs et les vecteurs.

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